Lettre Ouverte au Comité Directeur du CAF
Michel CAPLAIN
membre du CAF
pilote de glaciers
Il y a toujours des limaces pour baver
sur les ailes des papillons. (Samivel)
Chers amis,
Dans le numero 1/1999 de la Revue La Montagne
& Alpinisme du CAF (Club Alpin Français), rubrique
"Protection de la Montagne" p. 62, vous avez publié sous la signature
du Comité Directeur un "Code CAF d'utilisation d'aéronefs
à moteur en montagne" qui mériterait à mon sens
quelques précisions.
Origine du texte:
Ce code est présenté comme émanant d'une "concertation"
entre les parties concernées "pilotes eux-mêmes", or je n'en
connais pas un, y compris dans l'AFPM (Association Française des
Pilotes de Montagne), qui ait été consulté.
Même la Commission Nationale des Sports Aériens de Montagne du CAF(!)
est en complet désaccord avec ce texte que vous lui avez imposé.
Exposé de vos motifs:
Vous faites état d'intolérables abus de déposes commerciales
en hélicoptères en contravention avec l'esprit de la loi
montagne de 1985 (Art.76). Or la FRAPNA, particulièrement vigilante
et efficace dans ce domaine, annonce avec satisfaction dans son bulletin 2/1999
que les déposes héliportées sont un problème révolu.
Mais peut-être faites vous allusion à un très grand club
de loisirs alpins qui n'hésite pas à faire approvisionner
ses refuges-hôtels par hélicoptères, et en plein Parcs
Nationaux?
Il m'aurait paru préférable de constater sans esprit
polémique qu'à certaines heures, en certains lieux, le bruit
des aéronefs est excessif, personne ne le conteste, surtout pas
les pilotes qui sont les premiers à réclamer les moyens d'y
faire face.
Confusion sur la Loi Montagne:
L'Article 76 est clair:
"les déposes de passagers par aéronefs à des fins de loisirs
sont interdites". En quoi concerne-t-il
les prises de vues aériennes qui n'impliquent pas d'atterrissage,
donc a fortiori pas de "dépose"?
Et pourquoi susciter cette confusion entre une simple résolution catégorielle
de l'UIAA (avions "imperceptibles" seuls admis) et la Loi Montagne?
Autodiscipline
Vous avez la correction de mentionner la Charte de l'AFPM par laquelle
les pilotes s'imposent volontairement des limites bien plus restrictives
que la Loi, donc pourquoi demander un durcissement de celle-ci? Serait-ce
pour donner des gages à des activistes acharnés? Laissez
à d'autres les sirènes de l'intégrisme pseudo-écolo,
le CAF vaut mieux que cela.
La plupart des pilotes savent renoncer à une belle journée (longtemps
attendue) pour cause d'affluence. Combien de randonneurs savent-ils renoncer
à une belle combe pour ne pas couper de jeunes pousses? Combien
de raquetteurs se privent de neige vierge en forêt pour éviter
d'alarmer mortellement les oiseaux?
Les pilotes sont au moins aussi respectueux de la montagne que les
autres et ne méritent pas l'exclusivité des leçons
de bonne conduite.
Respect de la diversité
La montagne n'appartient à personne, et le CAF peut s'honorer d'avoir
su jusqu'à présent soutenir et équilibrer toutes les
activités de montagne sportives, culturelles et esthétiques
en limitant leurs impacts et leurs gênes mutuelles.
La résolution de l'UIAA est insignifiante car excessive en ce
qu'elle interdit hypocritement tout vol en montagne (il n'y a pas d'avion
"imperceptible").
L'aviation est un des sports de montagne les plus exigeants, esthétiques
et gratifiants. Hors de tout esprit de compétition, il nécessite
une exceptionnelle connaissance de la montagne (neige, éclairage,
aérologie), une grande précision de pilotage, un entraînement
assidu et peut même être très physique quand il faut
dégager un avion "planté". Réussir une photo aérienne
ou un film nécessite à la fois de bons talents de pilote
et d'artiste. Pour toutes ces raisons, ce ne sera jamais un sport de masse,
et il ne pèsera jamais lourd face aux attaques justifiées
ou non: c'est une espèce originale en voie de disparition qui mérite
d'être protégée.
Propositions concrètes
Je suggère quelques actions qui pourraient aider à sauver
un des sports de montagne les plus complets en harmonie avec les autres
activités montagnardes:
-
Une meilleure publicité préventive est en effet
nécessaire. Les altisurfaces sont créées par des arrêtés
préfectoraux que personne ne lit; il faudrait veiller à ce
qu'elles soient toutes portées sur les cartes IGN Top25.
Ceci éviterait les gestes agressifs de certains randonneurs ignorant
de bonne foi qu'ils côtoient une aire officielle d'atterrissage.
-
Exposition publique du vol en montagne: cette approche va
exactement à l'encontre de la distance dégoûtée
que vous préconisez; des émissions de radio-télévision,
articles illustrés dans la revue du CAF, sites internet explicatifs
feraient connaître la beauté, les mérites et les difficultés
de cette activité. Mes nombreux vols d'information gratuits offrent
à des randonneurs (souvent initialement hostiles) l'occasion de
comprendre et apprécier ces aviateurs passionnés que le conformisme
ambiant dépeint comme des emmerdeurs.
-
Chaque année, des altisurfaces sont fermées par l'Administration
ou détruites par des vandales, entraînant une surfréquentation
de celles qui restent. L'agrément de nouvelles altisurfaces
de repli décongestionnerait les deux insupportables Luna Parks actuels
(glaciers de St Sorlin et d'Argentière) seuls accessibles aux pilotes
débutants.
-
Susciter l'aide des pouvoirs publics pour l'équipement anti-bruit.
Il n'est pas normal que l'installation d'un silencieux coûte de 15000 à
35000 francs. Sachant que le Trésor Public confisque
250F/heure de taxe sur les carburants, l'implication de l'Etat dans
l'équipement en dispositifs silencieux n'aurait rien d'un cadeau.
-
Promouvoir l'assistance aéronautique. Sans concurrencer l'hélicoptère
pour les secours, l'avion est un outil idéal d'observation au bénéfice
des autres. Il permet à un coût réduit de diffuser
des photos de l'état des pentes neigeuses (essais déjà
concluants par internet), de rechercher des randonneurs manquants,
et à l'occasion de redescendre les poubelles de montagnards
distraits.
-
Un effet pervers de l'Art.76 est d'interdir l'accès de la haute
montagne à ceux qui n'en ont pas les moyens physiques. Leur pilote
peut légalement débarquer personnellement avec eux, mais
pas les déposer et les reprendre. Un assouplissement
spécifique de la loi sur ce point leur accorderait une joie
qui reste encore le privilège exclusif des bien-portants.
Je pense que, brodant sur le vrai problème du bruit, votre proposition
attise l'hostilité entre des pratiquants de la montagne qui n'auraient
que des raisons de s'apprécier s'ils se connaissaient un peu mieux,
et je suggère que le CAF revienne sur ce point à sa tradition
conviviale. Pour ma part, je vous invite amicalement à des vols
d'information gratuits qui pourraient contribuer à améliorer
cette compréhension.
Après trente et un ans d'appartenance au CAF comme alpiniste,
randonneur à skis (intensif) et pilote, j'espère pouvoir
renouveler mon adhésion sans passer pour un vilain canard.
Amicalement, mais franchement,
Michel Caplain, CAF Oisans
mailto:caplain@hmg.inpg.fr
http://geo.hmg.inpg.fr/caplain/
Avril 1999
P.S. (Mars 2001)
J'ai trouvé sur le site internet du CAF une nouvelle version du code d'utilisation des aéronefs
en montagne.
Certains des points ci-dessus semblent avoir été pris en compte, c'est mieux que
rien, mais on est encore loin du compte.
L'univers de la montagne n'est pas réservé aux alpinistes
mais à ceux qui savent lui ouvrir leur coeur,
ainsi les pilotes de glaciers ... (Maurice Herzog)